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Le jugement d’autrui

« Ne jugez pas ! » –

Faute de discerner, nous jugeons, nous condamnons et, éventuellement, nous exécutons. Le Christ enseigne à ne pas juger, c’est-à-dire à ne pas condamner autrui. Il n’enseigne pas à nous abstenir du discernement. Comme l’ont dit les saints Pères, Il nous enseigne à distinguer la personne et ses actes ; à juger des actes sans condamner la personne ; à haïr le péché et à aimer le pécheur. Le Père céleste se réserve le jugement ultime et Il envoie son Fils et Verbe pour exercer le jugement ultime. Le jugement appartient ainsi, non à nous les hommes, mais à Dieu. Le repentir lui-même est le charisme par lequel, avec larmes, nous dissocions nos péchés de notre personne ; nous haïssons le péché que nous avons commis ; nous condamnons nos actes devant le Seigneur en croyant de tout notre cœur qu’Il fera miséricorde à notre personne.

Du sang dans la tête

Le jugement d’autrui est un meurtre potentiel. Nous n’avons peut-être pas tué, mais nous avons souvent jugé et nous le reconnaissons dans le sacrement de la confession. « Délivre-moi des sangs versé », dit David dans son psaume (50, 16). Nous avons du sang dans la tête, si nous n’en avons pas sur les mains. À en croire les pensées de notre esprit, la terre est peuplée d’imbéciles, d’incapables et d’hérétiques. Si nous ne les exécutons pas, nous leur dénions le droit de vivre. L’homme a souvent des pistolets dans les yeux. Du matin au soir, pour certains, la journée se passe à exterminer d’éventuels ennemis. Dans un cœur armé de poignards, il arrive à certains de détester le monde entier. Ils ont peur de tout ; chaque personne rencontrée leur est un ennemi potentiel ; ils préfèrent tuer avant d’être tués – tirer les premiers par leurs pensées assassines.

La langue perfide

Cette pathologie universelle du jugement, délire paranoïaque de la persécution,  retarde le règne de Dieu, le royaume de sa juste miséricorde, la civilisation de son amour sacrificiel.  Dans plus d’un psaume, le Seigneur dénonce la maladie dont est atteint « la bouche débordant de malice » de celui « qui s’assied pour médire de son frère » (Ps. 49). L’homme malade du jugement d’autrui, de ses frères, des membres de l’Église et de la Société, « se glorifie de sa méchanceté » ; « tout le jour, sa langue rumine l’iniquité et l’injustice, comme un rasoir effilé » ; « langue perfide », il « préfère la méchanceté à la bonté, l’injustice à la droiture, en ses paroles » ; « il aime toutes les paroles qui détruisent, langue perfide ! » (Ps. 51).

Les pensées toxiques

Un nombre considérable de psaumes exprime cet état de guerre permanent avec l’humanité : or, les « ennemis » sont, non seulement les personnes que nous jugeons, mais les pensées de jugement elles-mêmes, ces pensées de mort inspirées par l’Ennemi, le Malin, qui cherche continuellement à nous séparer les uns des autres, à nous séparer de Dieu, et à nous séparer de nous-même ! Dieu Lui-même, suite à la calomnie diabolique (Gen 3, 1-5), est tenu pour notre ennemi ! Le Seigneur nous invite à le prier pour la santé de notre âme : « délivre-moi des sangs versés ! », c’est-à-dire des nombreuses façons dont nous tuons, et de la façon dont nous sommes les meurtriers de notre âme en entretenant les pensées de mort, qui sont toxiques. Par ces pensées, nous entretenons la mort et la faisons régner.

L’ascèse comme désintoxication

Les grandes périodes comme les jours hebdomadaires de jeûne constituent l’opportunité de la guérison. Nous ne sommes pas obligés de nous sentir continuellement entourés d’ennemis et de cultiver l’inimitié à leur égard. L’addiction au jugement se soigne. Nous apprenons à haïr la haine et à aimer l’amour. Nous jeûnons des pensées de jugement et de la jouissance qu’elles nous procurent. Et la grande victoire pascale est précisément l’amour des ennemis quand, cessant de les détester, nous devenons leurs amis, nous leur souhaitons tout le bonheur possible, nous intercédons pour eux, nous rendons grâce à Dieu pour eux car, par eux, nous sommes initiés à l’humilité et la miséricorde de Dieu.

La Résurrection

La lumière de l’amour de Dieu « disperse les ennemis », parce qu’elle les purifie de leur qualité d’ennemis, elle les voit comme ceux que Dieu aime, pour qui Il a donné sa vie, Dieu qui s’est fait l’ami de ses ennemis. Il a préféré être tué plutôt que de tuer. Il a ainsi mis la mort à mort et nous a donné la vie. L’amour pour les ennemis est la béatitude suprême, le contenu même de la Résurrection. Il entretient la vie. Il rend à l’homme la santé – familiarité avec Dieu et avec tous, bienveillance pour tous ; désir que tous soient sauvés.