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Évangile du dimanche après la Croix : Marc 8, 34-9, 1.

La haine de la Croix –

Par la parole qu’Il nous adresse aujourd’hui, il est clair que le Sauveur annonce les fruits que porte la sainte et vivifiante Croix que nous avons vénérée en début de semaine. Le mystère de la Croix est toujours à découvrir. Au premier abord, quand on parle de la Croix, certains éprouvent une répulsion instinctive. La Croix pour beaucoup signifie la mort, la souffrance, la douleur absurde et odieuse que rencontre l’homme dans sa vie. Et le premier réflexe, pour nombre d’entre nous, est la fuite : fuir la Croix à toutes jambes ; l’éviter autant qu’on peut ; la cacher, l’enlever de nos édifices et de nos maisons ; la retirer de notre cou ; la renier autant que possible : pas la Croix ! Pas de croix ! Pas de souffrance, pas de mort ! Faisons une croix sur la Croix pour l’éliminer à jamais de l’existence.

L’aspiration au bonheur

L’être humain, comme les animaux, sait d’instinct que sa vocation est le bonheur, le bien être, un toujours mieux être ; une conservation indéfinie dans l’être, dans la jouissance d’exister et le partage de ce bonheur avec d’autres personnes humaines, avec d’autres créatures, douées ou non de raison, les animaux, les plantes, les pierres elles-mêmes si les minéraux peuvent se réjouir ! Plus profondément encore, nous savons d’instinct que notre vie peut s’épanouir dans une allégresse sans fin, avec les anges, les archanges, les chérubins et les séraphins, avec tous les justes et les saints de tous les temps, dans la communion ineffable de la Divinité tripersonnelle : Père, Fils et saint Esprit !

Le malentendu de la Croix

Notre aspiration au bonheur est naturelle et nous savons que la mort et la souffrance sont complètement contre nature. C’est pour cela que l’homme se révolte à priori contre la Croix et qu’il déteste souvent tout ce qui s’y rapporte, en particulier l’Église des chrétiens, les chrétiens eux-mêmes, particulièrement tout un dolorisme dont la civilisation occidentale chrétienne et post chrétienne a hérité. Honnie soit la Croix, signe pour beaucoup d’un pouvoir abusif, d’un insupportable totalitarisme politico religieux… Et pourtant, le Christ, en ce jour comme en d’autres, présente la Croix, sa croix, notre croix personnelle, comme l’emblème par excellence à vénérer, à glorifier et à exalter.

La porte du bonheur

Il nous la présente comme le signe même de la vie, de la vraie vie, cette vie qui surgit du renoncement à la fausse vie, qu’entretiennent les passions égoïstes, pour dire bref : l’amour égoïste de soi. Tout ce qui alimente l’individualisme, l’égocentrisme, loin d’être la vie qu’il prétend être, est en réalité moribond, morbide et mortifère. Un grand théologien mystique de notre époque, Christos Yannaras, résume le projet évangélique en disant que, à la suite du Christ, « l’Église voit l’existence personnelle comme un évènement de communion, et non comme un évènement individuel ». Le Christ « demande à l’homme de renoncer à son individualité, de ‘perdre’ son âme. Car cette perte est le salut de l’homme, l’accomplissement existentiel de la vraie vie, de l’altérité et de la liberté des personnes ». La Croix est la porte du bonheur.

La Croix et le Royaume

C’est pourquoi le Christ annonce que le saisissement par chacun de sa croix, c’est-à-dire le renoncement à l’individualité, s’accomplit dans la connaissance du Royaume : « quelques-uns de ceux qui sont ici ne goûteront pas la mort avant de voir le Royaume de Dieu venu avec puissance ». Dès cette vie, l’homme, en suivant le Maître et Sauveur Jésus-Christ, peut goûter au banquet du Royaume, ce mode d’existence absolument inconditionné, mode d’existence divin que le Verbe propose par la porte de la Croix à ceux qui croient en lui. Le message de Jésus-Christ est extraordinairement optimiste : tu peux, je peux, il peut, nous pouvons, en choisissant radicalement de préférer autrui à nous-mêmes, connaître la béatitude à laquelle notre cœur légitimement et naturellement aspire. Voilà la « bonne nouvelle » de l’Évangile en ce début de notre année !

(Radio Notre-Dame, « Lumière de l’Orthodoxie », dimanche 20 septembre 2020)
Photo de Christos Yannaras