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Y a-t-il une morale chrétienne ?

Le moralisme –

Le christianisme, l’Église chrétienne sont souvent assimilés à la morale, à une morale, au moralisme, et les chrétiens à des individus moralisateurs. « Tu dois, tu devrais, tu aurais dû, on doit, il faut… », le verbe « devoir » conjugué à tous les modes grammaticaux, à tous les temps et à toutes les personnes, renvoie aux critères d’autorité ou de convention (C.Yannaras). Il a existé des sociétés prétendues chrétiennes où régnait un « ordre moral », souvent assez immoral (exploitation des personnes, peine de mort, torture, etc.) La morale utilitaire, par ses injonctions, protège la propriété privée (Voltaire) et l’équilibre social. C’est une espèce d’hygiène… L’utilitarisme, défendu par les athées (les Encyclopédistes) ou démontré par certains chrétiens (pharisaïsme, bonne conscience, soutien de l’ordre social…) se passe de dieu – ou bien Celui-ci sert de prétexte, « Il a bon dos », pourrait-on dire.

Le pharisaïsme

Le moralisme des chrétiens transforme la foi en un système d’obligations et d’interdits ; la « messe d’obligation » suffit, Dieu n’en demande pas davantage ; il suffirait d’être en règle par rapport à ce système pour être « orthodoxement » ou « chrétiennement correct ». Le rejet du moralisme ou de la morale est plutôt une réaction saine – sinon sainte : la vie des fols en Christ (saint André), montre qu’il y a toujours eu des chrétiens pour se rendre compte des pièges de la morale.

Perversion du christianisme

Réduire la vie chrétienne à la ou une morale, au moralisme serait (Christos Yannaras) une perversion du christianisme – et il y a d’autres réductions, déformations ou sous-produits du christianisme : méfions-nous des imitations ! L’expérience chrétienne y perd de sa compétitivité et de sa force prophétique par rapport au monde : son message devient inutile ou insupportable. Le Christ le dit : les païens en font autant (Mat 5, 47) ! Pour la morale, les chrétiens ne sont pas meilleurs que les autres, quand ils ne sont pas pires … Le christianisme ne se réduit pas à un système d’amélioration morale de l’homme.

Tout est-il permis ?

Se passer de morale ? Dostoïevski : si Dieu n’existe pas, tout est permis… et nos contemporains : puisqu’il n’y a pas de dieu, tout est permis ! Une bonne petite amoralité serait peut-être commode, mais, en fait, il y a un dieu… Saint Paul : nous avons toute liberté, mais tout n’édifie pas… Le critère de la morale ou de l’éthique n’est ni la permission ni l’interdiction. « Tout est bon », dit Dieu à propos des créatures : l’homme est-il capable de faire du bien à autrui, aux créatures et à lui-même ? Le critère est la croissance du bien et de l’amour en cohérence avec la vision qui est celle du Créateur.

La responsabilité ultime

Il est bien question d’un Jugement (Mat. 25, 31-46) : « Ce que tu as fait, ou pas fait, à ce petit, c’est à moi que tu l’as fait ou pas fait… » La Personne divine est la référence ultime. Nous avons des comptes à rendre : chrétiens lambda, citoyens, gouvernants, chercheurs, apprentis-sorciers bio manipulateurs – que direz-vous au dernier Jour ? L’homme n’est pas un bébé. Il est la créature responsable devant celui à l’image duquel il est créé et à qui il est appelé à ressembler – appelé à être miséricordieux et bon comme l’est le Père céleste (Luc 6, 36).

L’union à Dieu

Le but de la vie et de l’Église est de connaître Dieu, de s’assimiler à lui, d’entrer dans son Royaume. La puissance du mode d’existence chrétien vient de sa connexion à la Personne vivante de Dieu. « Dieu vit que c’était bon » (Gen 1, 4) : la bonté se mesure, non à un bien abstrait, mais à la Personne du Dieu créateur qui seul donne aux créatures leur bonté. Le bien et le mal sont relatifs à la Personne de Dieu « seul bon ». La Loi, ou une loi, oui, pourquoi pas ? – mais cherche la personne qui est derrière cette loi, Celui qui a donné la Loi à Moïse… Au-delà du bien et du mal, la communion avec quelqu’un. Obéir aux commandements, faire la volonté du Père, oui : mais suivons le Maître, imitons-le, et, surtout, communions à lui, alimentons-nous de son Corps et de son Sang ! Imprégnons-nous des énergies de sa Personne en méditant continuellement son Nom ou en mémorisant sa Parole…

Les fruits de l’Esprit

Le publicain Zachée (Luc 19), indépendamment de la morale, cherchait à voir « qui était Jésus ». Celui-ci, voyant son amour, est venu chez lui : la conséquence est que le pécheur est devenu un juste, comme le dit son nom – tsadik. La justice des œuvres découle de l’union à la source de toute justice, le Juste. Le jeune homme riche (Mat 19 22) avait appliqué tous les commandements : cela ne suffisait pas ! – il est appelé à suivre le Christ, à « renoncer à soi et porter sa croix avec lui » (Mt 10, 38s ; 16, 24s) par la communion avec lui, pour porter les « fruits de l’Esprit » (Ga 5, 22-25). Assimilé au Christ, la personne – non l’individu moral – peut « faire le bien » (Ga 6, 9s), « faire de bonnes œuvres » (Mat 5, 16 ; 1 Tm 6, 18s ; Tt 3, 8, 14), et « vaincre le mal par le bien » (Rm 12, 21). Par l’union au Fils de Dieu, « faire la volonté du Père » devient spontané – amour charismatique au large de tout moralisme.

La personne humaine

La réponse à la question de la morale est l’accomplissement de la personne créée en communion avec les autres personnes et avec la personne divine, par l’amour trinitaire. Christos Yannaras (« La liberté de la morale », Labor et fides, Genève, 1982, n. 1, p. 244) : « la personne signifie la possibilité de récapitulation de tout, le salut de tous dans la personne de l’un, la manifestation de notre vérité commune dans l’existence du prophète et du martyr. C’est pourquoi l’homme qui ‘mourra’ dans son individualité pour vivre l’amour total et le don de soi total, récapitule dans sa personne la vérité universelle de l’homme, une vérité toute puissante ».

(Conférence Orthodoxie.com 26 juillet 2018)

> icône du Christ avec Zachée