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Lettre du professeur Tselengidis au Saint-Synode de l’Église orthodoxe de Grèce au sujet de la légitimation de l’Église schismatique d’Ukraine

Nous éditons ce texte comme exemple de l’esprit canonique de l’Eglise, pour tous ceux qui suivent depuis plusieurs mois et jusqu’à des événements plus récents, les moments importants qui nous font réfléchir à l’ecclésiologie.  (Source : Orthodoxie.com  du 13 septembre 2019). Les inter titres sont de nous.

Éventualité de la reconnaissance d’une communauté schismatique –

« Votre Béatitude, Vos Éminences les hiérarques, En vue de la convocation prochaine de l’Assemblée de la hiérarchie, en tant que très modeste membre de notre Église locale, mais aussi comme professeur de théologie dogmatique de l’Église, je voudrais, avec sens de responsabilité, présenter humblement à votre attention les dimensions ecclésiastico-dogmatiques, mais aussi les ramifications sotériologiques de la réception inconditionnelle en communion ecclésiastique et sacramentelle de l’Église schismatique d’Ukraine dans le cas, naturellement, d’une éventuelle décision synodale de reconnaissance de son « autocéphalie ».

La question ecclésiologique

La question première et majeure, dans le cas présent, est la question ecclésiologique, qui concerne l’identité de « la construction ecclésiastique » en question. C’est-à-dire qu’en premier lieu, il conviendrait d’examiner si « la construction » remplit les conditions d’une Communauté ecclésiale. Si, au contraire, son « autocéphalie » est reconnue, la « légitimité » ecclésiale de l’Église schismatique est reconnue automatiquement. Comme on le sait, une condamnation panorthodoxe avec des défrocations et des excommunications avaient eu lieu au préalable pour l’Église schismatique d’Ukraine. Cette condamnation panorthodoxe n’a pas été révoquée. Dernièrement, par le Tomos d’autocéphalie du Patriarcat œcuménique (11-1-2019), s’est produit un abus institutionnel à caractère spirituel et ecclésiologique, qui pose des questions logiques quant à sa légitimité ecclésiale. Et tout cela parce que n’ont pas été observées, au moins à notre connaissance, les conditions fondamentales patristiques et spirituelles, ce qui crée des objections justifiées quant à la canonicité des termes et conditions de l’acte patriarcal, dans la mesure où il n’y a pas eu de repentir public et rejet du schisme.

La compétence du Patriarcat de Constantinople

Tout ce que nous disons dans le cas présent ne signifie pas que nous mettons en doute la compétence institutionnelle du Patriarcat œcuménique d’octroyer l’autocéphalie avec le consentement, cela va de soi, de tout le corps de l’Église, exprimé conciliairement. Nous n’aborderons ici que la question des conditions valides pour l’octroi du Tomos concerné. Selon le témoignage biblique (Matth. 4,17, I Cor. 5, 1-5 et 2 Cor. 2, 6-8), mais aussi selon la Tradition patristique et spirituelle de l’Église, l’intégration ou la réintégration dans le corps un et indivisible de l’Église présuppose en tout cas l’expérience profondément vécue et l’expression sincère du repentir de la part du membre ou de la communauté plus large qui est intégrée ou réintégrée. La condition de l’expérience du repentir n’est pas invalidée ou annulée par quelle personne ou organe ecclésiastique institutionnel que ce soit, qui pourrait remplacer ou annuler la pénitence.

Le repentir et le comportement canonique

Celle-ci constitue en elle-même la pré-condition fondamentale et la « clef » spirituelle pour recevoir et détenir l’économie du salut, mais aussi la « clef » pour l’activer ou réactiver conformément au témoignage biblique : « Repentez-vous, car le royaume des cieux est proche » (Matth. 4, 17). C’est précisément pour cette raison que le schisme mélicien a été guéri dans l’Église ancienne, lorsqu’a précédé non seulement l’expression du repentir mais l’anathématisation du schisme par les schismatiques eux-mêmes. Et comme le mentionne de façon caractéristique saint Théodore le Studite, « anathématisant leur propre schisme, comme ils le disent, ils sont reçus dans l’Église catholique » (Lettre 40 à Naucratios, PG 99, 1053C). Ce n’est qu’après que suivit leur rétablissement panorthodoxe et conciliaire, au Ier Concile œcuménique. Dans le cas de l’Église schismatique d’Ukraine, comme il le semble, il n’a pas été demandé ni exprimé quelque pénitence que ce soit. Ici, en pratique, a été annulée la pénitence, laquelle est un commandement exprès du Seigneur et une pratique de l’Église à travers les siècles. Aussi, il ne peut être question ici d’économie ecclésiastique.

Une transgression ecclésiastique

En réalité, il s’agit d’une transgression ecclésiastique manifeste, qui rend impossible le salut, non seulement des schismatiques, mais aussi de ceux qui communient sacramentellement avec eux, étant donné que ceux-ci également deviennent excommuniés (cf. 2èmecanon du Concile d’Antioche, qui a été validé par les IVème, VIème et VIIème conciles œcuméniques). Il ressort clairement de tout ce qui précède, que la question est essentiellement ecclésiologique et dogmatique, avec des ramifications sotériologiques, comme cela a déjà été mentionné à juste titre dans la lettre des Anciens athonites à la sainte Communauté du Mont Athos (mars 2019). Aussi, il est de première nécessité que l’Assemblée de la hiérarchie se prononce sur l’identité de l’Église schismatique d’Ukraine et qu’elle demande l’application des conditions ecclésiales de sa réintégration, qui est le repentir et l’anathématisation du schisme. Cette responsabilité spirituelle relève pleinement de la compétence de la hiérarchie, en vue de reconnaître « l’autocéphalie » en question, qui comporte d’autres paramètres de canonicité, étant donné qu’elle ne tient pas compte de l’existence de l’Église canonique dans le même pays, qui se trouve sous le métropolite de Kiev Onuphre, et dont elle s’est séparée.

Le danger de déviation grave

C’est-à-dire que « l’autocéphalie », dans le cas présent, a été accordée à des schismatiques impénitents. Et il est maintenant demandé – ce qui est sans précédent, incompréhensible du point de vue logique, canonique et spirituel – que cela soit reconnu avec le consentement conciliaire de notre Église. Par la « logique » de l’octroi du Tomos « d’autocéphalie » à l’Église schismatique d’Ukraine, nous risquons, à l’avenir, d’être amenés éventuellement à l’acceptation sacramentelle du papisme et d’autres hérésies, sans les conditions préalables et fondamentales du repentir et du rejet de leurs erreurs dogmatiques, chose qu’entreprend aujourd’hui l’œcuménisme, non seulement en théorie, mais déjà en pratique. Aussi, nous nous demandons à juste titre, si les institutions spirituelles à l’intérieur de notre Église ont commencé à « fonctionner » hors de leur fondement spirituel. Et nous nous demandons si, durant ces dernières décennies, un « nouvel ethos » n’a pas été introduit, avec le but dissimulé de devenir un usage, et par la suite un droit coutumier, qui se substituera à la Tradition des saints canons de l’Église. Historiquement, nous savons que lorsque s’est consolidée une telle mentalité en Occident, l’Église occidentale a été menée vers le papisme, avec toutes ses déviations dogmatiques, et cela a abouti à son détachement de l’Église une et unique. Pour nous résumer, mentionnons que toute décision éventuelle en faveur de « l’autocéphalie » de l’Église schismatique d’Ukraine ne peut être inconditionnelle. Car alors – indirectement, mais clairement – cela signifierait en pratique une « légalisation » institutionnelle ecclésialement illégale du schisme existant, chose qui ne connaît pas de précédent dans la Tradition spirituelle orthodoxe.

Menace pour l’unité ecclésiastique

Qui plus est, et c’est le plus important, l’éventuelle reconnaissance sans conditions spirituelles préalables, porte gravement préjudice à l’unité de toute l’Église, pour laquelle il n’est rien de plus précieux. Le danger est visible qu’il se crée des schismes dans le cadre de toute l’Église en raison de votre accord éventuel de reconnaître « l’autocéphalie » de l’Église schismatique d’Ukraine, ce que nous voulons éviter de tout cœur. Enfin, la solution spirituelle du problème ecclésiologique existant est le repentir. Et malheureusement, à présent, cela est absent. Toutefois, il existe un espoir réel. Que tous ceux qui aiment en Christ l’Église, prennent le remède purificateur et déifiant du repentir, et alors le Christ donnera au malade la guérison, conformément au témoignage des Pères (cf. S. Nicolas Cabasilas : « … je m’émerveille de la bonté de Dieu. Personne ne peut se rétablir de la maladie, si un autre absorbe le médicament. Or, on peut être libéré des conséquences du péché, alors que ce sont les autres qui souffrent »

[La vie en Christ 7, PG 150 700C]).

Dimitrios Tselengidis, professeur émérite de théologie dogmatique à l’Université aristotélicienne de Thessalonique, a adressé cette lettre en date du 6 septembre 2019 aux membres du Saint-Synode de l’Église orthodoxe de Grèce avec copie à tous les membres de la hiérarchie.